Le Code des Personnes et de la Famille :
Mal compris, mal aimé
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Le
Code des Personnes et de la Famille (CPF), sous sa forme avant-projet
ressort une fois de plus de l’ornière où
on l’a relégué depuis sept ans. C’était
à Bakara le 25 avril dernier, lors d’un atelier
de réflexion organisé par la Cellule de Liaison
et d’Information des Associations Féminines (CELIAF).
Représentants du Conseil supérieur
des affaires islamiques à la Commission nationale d'élaboration
du CPF, au premier plan, le défunt Cheick Hassane |
C’est quoi un code des personnes et de la famille pour
un pays ?
C’est un recueil cohérent des coutumes et pratiques traditionnelles
codifiées selon les règles du droit positif, devenant
de ce fait des dispositions légales qui permettent de régler
tous les problèmes des droits des personnes et de la famille.
Les champs d’application du CPF sont la personnalité et
les droits de la personnalité, la famille (mariage, divorce,
filiation, parenté, régimes matrimoniaux) et les successions.
Pourquoi
le Code des personnes et de la famille au Tchad ?
Parce qu’il a été recommandé par la Charte
Nationale de février 1991et la Constitution de mars 1996. Par
ailleurs, les conventions et les traités ratifiés par
le Tchad (la Déclaration uUniverselle des droits de l’homme,
Charte africaine des droits de l’homme, Convention sur l’élimination
de toutes les formes de discriminations à l’égard
de la femme, Convention relatives aux droits de l’eEnfant, etc.)
et les recommandations des assises internationales ou sous-régionales
auxquelles le pays a souscrit (Conférence internationale sur
la population et le développement (Cipd), Objectifs du millénaire
pour le développement (Omd), Nouveau partenariat pour le développement
de l’Afrique (Nepad), Plate-forme de Beijing, etc.), imposent
la mise en place d’un environnement juridique favorable à
la promotion des statuts de la femme et de l’enfant.
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Représentants
des Catholiques et de l'EEMET (Protestants) à la Commission
nationale d'élaboration
du CPF. |
A
quoi sert le Code des personnes et de la famille ?
Le CPF a quatre dimensions : politique, social, juridique et économique.
Du point de vue politique, le CPF est un démembrement, un des
indicateurs forts de la Constitution dont le Tchad s’est doté
le 31 mars 1996. En effet, cette Constitution pose les bases d’une
société égalitaire, laïque et unie, consacre
la primauté de la nation sur l’ethnicité et toutes
autres formes de coappartenances ( clan, tribu, confrérie, région,
religion, etc.) et proclame l’attachement de la communauté
tchadienne aux valeurs humaines fondamentales universelles. Or, la Constitution
comme loi fondamentale doit être traduite dans les faits et se
refléter dans les lois, politiques et stratégies de développement
; le CPF participe de cette volonté de mise en conformité
et doit contribuer à l’édification d’une nation
en construction. Les atermoiements actuels apportent de l’eau
au moulin de ceux qui pensent que le Tchad est constitué de communautés
si antagonistes et si centrifuges qu’ils ne peuvent cohabiter
dans un Etat unitaire. Arguments développés notamment
par les fédéralistes que les hérauts de la Constitution
de 1996 avaient diabolisés et farouchement combattus lors du
référendum constitutionnel.
Sur le plan social, le Code des personnes et de la famille jette les
bases d’une famille tchadienne en phase avec l’évolution
socio-économique et culturelle dans un contexte de mondialisation
où notre planète devient un village; un village planétaire
caractérisé par l’apparition de phénomènes
émergents tels que le Sida et son contingent d’orphelins,
la migration de plus en plus massive des femmes engendrant des familles
transnationales, la conception artificielle avec des statuts spécifiques
des enfants qui en sont issus, etc. ; toutes choses qui nécessitent
des réponses juridiques et sociales adéquates. Par ailleurs,
le CPF contribue à la promotion du statut de la femme et de l’enfant,
et donc à l’amélioration des indicateurs sexospécifiques
au Tchad qui sont actuellement parmi les plus déplorables au
monde.
Le troisième aspect est relatif à la justice : en matière
des personnes et de la famille, les juridictions tchadiennes continuent
à recourir au Code civil français de 1958, délaissé
par les Français eux-mêmes et en déphasage total
avec les réalités tchadiennes ; à cela s’ajoutent
les justices parallèles rendues par les chefs traditionnels et
religieux, au mépris de la Constitution qui dispose en son article
147 qu’ "il est institué un seul ordre de juridiction
dont la Cour suprême est l’instant suprême".
Le Code des personnes et de la famille mettrait fin à ce dualisme
judiciaire anachronique et illicite.
Enfin, sur le plan économique, le Code des personnes et de la
famille créerait les conditions pour une meilleure participation
des femmes, libérerait leurs énergies et leur offrirait
plus d’opportunités d’intégration au processus
de développement. L’appui extérieur consécutif
à un tel environnement serait accru, car les partenaires verraient
à travers l’adoption du Code une volonté du Tchad
de réaliser les différents engagements politiques et économiques.
En effet, les politiques et les stratégies de développement,
qu’elles soient nationales (Stratégie nationale de réduction
de la pauvreté (Snrp), sous-régionales (Plan d’action
de Ouagadougou) ou internationales (Omd), tiennent pour sine qua none
les conditions relatives à l’égalité et à
l’équité entre les sexes.
D’où
vient le blocage du projet du Code des personnes et de la famille?
Tout a commencé au lendemain de la remise officielle de l’avant-projet
du CPF au gouvernement le 16 février 2000 (voir encadré).
Les passions se sont déchaînées chacun s’étant
jeté, qui sur son minaret, qui sur son clocher pour le défendre.
Dans l’imaginaire des uns comme dans l’esprit des autres,
nos valeurs culturelles sont menacées de dilution, voire de dépravation.
Et chacun de brandir, selon le camp, le vieil épouvantail de
l’occidentalisme corrosif ou le spectre rampant de l’intégrisme
islamique. Tout s’est passé comme si le CPF était
un manuel d’instruction civique que gouvernement se proposait
d’introduire dans le système éducatif pour induire
des comportements nouveaux des citoyens !
Devant ces états d’âme, la passivité nationale
et la faiblesse de mobilisation des groupes pro CPF ont favorisé
la montée en puissance des lobbies anti-CPF. C’est en particulier
l’inaction des femmes, principales bénéficiaires
de cette loi qui a étonné, quand on connaît leur
énorme potentiel de mobilisation, avéré en d’autres
circonstances (campagnes politiques, campagnes pour la paix, campagnes
électorales, etc.).
Quant au gouvernement, il a montré les limites de sa volonté
et étalé au grand jour son manque de cohérence
et de cohésion : certains ministres clamaient haut leur refus
du projet du CPF. A preuve, le ministère de l’Action sociale
et de la famille en charge du dossier, a régulièrement
renvoyé aux calendes grecques l’examen du document par
le Conseil des ministres: motif: "dossier sensible". Expression
galvaudée pour éviter d’aborder un dossier quand
le ministre craint d’y laisser son poste. Et c’est le chef
de l’Etat qui est défié, grugé, voire confondu,
car a plusieurs occasions (Genève IV, SENAFET 2005) il a promis
que le CPF verrait le jour dans un bref délai, mais le document
n’a pas bougé d’un pouce, freiné des quatre
fers par le gouvernement. La commission interministérielle mise
en place en 2005 ne s’est plus réunie depuis que le comité
technique de relecture lui a remis les conclusions de ses travaux. A
la réflexion, il est surprenant que les premiers ministres à
majorité juristes (Koïbla, Kassiré, Faki, Nagoum,
Yoadoumnadji) dont s’est entouré Idris Déby Itno
depuis 1990, sans compter la pléthore de juristes qui hantent
les allées du palais présidentiel n’aient réussi
à convaincre le gouvernement de la nécessité d’un
code des personnes et de la famille.
Que reste-t-il à faire ? Primo, que le Président de la
République prenne ses responsabilités, car il serait le
principal bénéficiaire d’une telle loi : elle créerait
un environnement juridique en conformité avec la Constitution
laïque pour laquelle il s’est battue et lui offrirait un
outil efficace pour la réalisation de son quinquennat proclamé
« social ».
Secundo, le gouvernement devrait examiner diligemment "son"
projet de CPF et le soumettre à l’Assemblée nationale
pour adoption, car aucune raison politique n’explique cette procrastination
(tendance pathologique à vouloir toujours remettre à demain).
Il affecterait ainsi une carte de crédibilité au Président
de la République, en mettant ses discours en cohérence
avec ses politiques et programmes. La conjoncture s’y prête
avec l’arrivée à la tête du ministère
de l’Action sociale, de la solidarité nationale et de la
famille, de Mme Ngarbatina Carmel Sou IV, largement informée
du processus du CPF et convaincue de son importance. Tertio, l’Assemblée
Nationale, dominée par une majorité du parti au pouvoir,
a une occasion exceptionnelle de faire une sortie honorable en bouclant
sa législature par l’adoption d’un Code des Personnes
et de la Famille! Pour le fond, voici des propos de Nadia Zaid, juriste
algérienne commentant le deuxième Code des Personnes et
de la Famille d’Algérie adopté en 2005: "Quand
on veut qu’un pays évolue, on vote des lois en avance sur
les mentalités". Pour méditation.
KOI Pierrot GANDA,
Coordonnateur du Réseau des Journalistes en
Population et Développement (REJPOP).
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La
Commission nationale d'élaboration
du CPF autour de l'ancien Ministre de l'Action Sociale, Madame
Fatimé Kimto. |
Parcours du projet du Code des Personnes et de la Famille
| 12
septembre 1994 : |
Signature
d’un document de projet entre le Gouvernement et le
Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) pour l’élaboration
d’u Code des personnes et de la Famille |
| 19
octobre 1994 : |
Création
par décret de la Commission nationale pour l’élaboration
du Code de la Famille |
| 1994
- 1996 : |
Mise
en place des sous-commissions préfectorales (préfets,
sous-préfets, chefs traditionnels, organisationnelles
confessionnelles) et de l’équipe technique |
| 1997
: |
- Missions d’information et de sensibilisation dans
les provinces
- Analyse des textes nationaux administratifs, législatifs,
réglementaires et de la jurisprudence et voyage d’étude
au Togo, au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal
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| 1998
: |
-
Enquêtes socioculturelle dans 54 sous-préfecture
du Tchad (sauf Aouzou)
- Rédaction de la première ébauche de
l’avant- projet du CPF |
| août
1999 : |
Adoption
de l’avant-projet du CPF par la Commission nationale |
| 16
février 2000 : |
Remise
officielle de l’avant-projet du CPF à Mme Fatimé
Kimto, Ministre de l’Action Sociale et de la famille,
représentant le Gouvernement |
| 25
février 2000 : |
l’Union
des Cadres Musulmans du Tchad organise un colloque et manifeste
son rejet du CPF dont certaines dispositions seraient en contradiction
avec la Charia |
| 2001
– 2005 : |
Différentes
actions de plaidoyer de la société civile et
des projets de développement en faveur du CPF |
| 2005
: |
Mise
en place d’une commission interministérielle
chargée de la relecture de l’avant-projet du
CPF, assistée par un comité technique |
| 2006
: |
Remise
de la synthèse des travaux du Comité technique
à la Commission nationale de relecture. |
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